lundi 4 décembre 2017

D'abord, ne pas nuire par les paroles - par Marc Zaffran/Martin Winckler

Le livre sur lequel je travaille actuellement, avec un confrère généraliste et algologue, est consacré à la douleur.

En travaillant avec mon co-auteur et en lisant (beaucoup), j'en suis venu à "penser la douleur" en quelques phrases synthétiques telles que :

"La douleur est une expérience subjective, physique, émotionnelle, symbolique, affective, sociale."

"La seule personne capable de la définir au plus près est la personne qui a mal ; toutes les autres évaluations sont approximatives."

"Il n'y a pas de jugement à porter sur la manière dont une personne ressent et exprime sa ou ses douleurs."

"Le principal élément diagnostique de la douleur, c'est le récit des patient.e.s."

"Souvent, quand la douleur semble "impossible" à traiter, c'est parce qu'on n'a pas bien écouté le patient."

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On peut dire à quelqu'un qui a mal : "Je ne sais pas ce qui te fait mal", mais on n'a pas le droit de dire "Non, tu n'as pas mal." Pas plus qu'on n'a le droit de dire "Tu ne vois pas cette couleur, tu n'entends pas ce son." Bref, on peut résumer l'attitude à avoir vis-à-vis de la douleur un aphorisme de René Leriche, vieux chirurgien français : "La douleur a raison contre les médecins." (On peut ajouter : et contre tous les autres...).

Une autre chose que j'ai apprise, ces dernières années, au contact de quelques psychothérapeutes, est celle-ci :

Toute perception ("Je vois ceci, je sens cela, j'entends telle chose et je perçois tel goût ou telle odeur dans le vin que je bois") est indiscutable.
Une autre personne peut seulement dire : "Je vois, je sens, j'entends, je goûte, je hume (d')autre(s) chose(s)." Elle n'est pas habilitée à dire "Ce que tu vois, etc. n'est pas vrai."

Mes sentiments, mes émotions sont vraies. Comme la douleur. Nul n'a le droit de m'en priver en la disqualifiant. Pas plus que ma perception d'une couleur ou d'un son.

Je me trompe peut-être sur la signification du son que j'ai entendu (le craquement de l'escalier n'est pas provoqué par un monstre ou un tueur en séries), mais la peur que j'ai ressentie en l'entendant est vraie. Ma perception est indiscutable.

C'est pour cette raison que dire  "Il n'y a pas de raison d'avoir peur" est inopérant et aggrave parfois les choses. La peur peut être atténuée, dissipée par une chaleur, une présence réconfortantes, des mots apaisant. On ne l'atténue pas en la niant - au contraire, on accroît l'anxiété et le poids que ressent la personne qui la ressent


***

Admettre que la perception de l'autre est indiscutable n'est pas chose facile, car cela suppose que ma perception ne vaut pas plus que celle de l'autre. L'autre voit du bleu, je vois du vert. La seule chose sur laquelle on puisse être d'accord, c'est qu'on ne voit pas la même chose. Mais la tentation est grande, pour tous deux, de défendre son point de vue et de convaincre l'autre qu'on a raison.

C'est compréhensible : si nos perceptions différentes sont toutes deux valides, alors nous nous sentons beaucoup plus seuls. Tu ne vois pas le monde comme je le vois. Si tu ne le vois pas comme moi, est-ce que ça invalide mon point de vue ? Est-ce que ça veut dire que je suis myope, aveugle, sourd ou stupide ?

Pour que ma perception me semble valide, j'ai besoin que l'autre voie les choses comme moi. Si ce n'est pas le cas, le monde me semble moins solide.

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Cette question de la perception est centrale quand on parle de brutalités qui ne laissent pas de trace, comme le harcèlement moral.

Et de fait, le harceleur ne se contente pas d'asséner des mots de dénigrement à sa victime. Il n'a de cesse de lui montrer qu'elle n'a pas de valeur. Ni dans ce qu'elle fait, ni dans ce qu'elle perçoit, ni dans ce qu'elle ressent, ni dans ce qu'elle pense, ni dans ce qu'elle est.

Le harcèlement, c'est un travail de sape de tous les mondes - intérieurs et extérieurs - d'un individu. Il assigne une personne à se sentir moins-que-soi. Indigne d'être.

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Quand une personne se dit harcelée moralement, elle parle de sa perception : de la manière dont elle reçoit (on peut dire subit, encaisse) les paroles ou les comportements de la ou des personnes qui la harcèle(nt). Cette perception n'est pas discutable. Et ce n'est pas une perception de tout repos : On me maltraite en me disant que je suis mauvais.e. Mais si je suis mauvais.e, n'est-il pas acceptable/valide/légitime que je sois maltraité.e ? 

Le harcèlement ne se contente pas de détruire la personne et son image d'elle-même, il détruit aussi sa confiance en ce qu'elle ressent - c'est à dire ce qui lui est le plus intime.

Et pourtant, de même que seule la personne qui a mal peut décrire sa douleur, seule la personne harcelée peut désigner ce qui a un effet destructeur sur elle.

Quand une personne dit avoir mal parce qu'on lui assène des mots destructeurs, cette douleur morale est indiscutable.

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Lorsqu'on pratique un métier de soin, il est très désagréable d'entendre quelqu'un déclarer : "Ce que vous dites ou faites me fait du mal." On est tenté de répondre : "Ce n'était pas mon intention".

Or, la question n'est pas là ! Certes, quand je vaccine une personne, mon intention n'est pas de lui faire mal, mais de la protéger contre une maladie. Seulement, se faire planter une aiguille dans la fesse ou le gras du bras, ça fait mal.
Ce n'est pas discutable, et les intentions n'y changent rien.

(Les intentions - louables - de "minimiser les pertes civiles" ne changent rien au fait qu'un drone militaire qui tombe sur une cible militaire tue tout de même des civils. Quand on veut être certain de ne pas tuer de civils, on ne lance pas de drones. Pour les victimes, ce n'est jamais l'intention qui compte, c'est le résultat. C'est ce qui fait la différence entre l'éthique de la vertu et l'éthique conséquentialiste.)

Comme je suis médecin, je peux (et, d'un point de vue éthique, je dois) prendre des dispositions pour ne pas faire mal (par exemple, appliquer un anesthésique local sur la peau à l'endroit où je vais planter mon aiguille).

Si je continue à faire mal, en arguant que "C'est pour votre bien, la douleur ne dure pas longtemps, Moi, quand on me vaccine, j'ai pas mal car je serre les dents", etc, je décide à la place de l'autre que lui faire mal est légitime.

Seulement, il n'appartient pas à celui qui fait mal de dire si la douleur qu'il provoque est, ou non, acceptable. C'est d'ailleurs sur ce principe que repose la notion de consentement développée depuis les Procès de Nuremberg : c'est aux patient.e.s de dire si les soins qu'ils reçoivent sont acceptables, pas aux médecins.

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Quand on est soignant.e, tout faire pour prévenir la douleur est une attitude conforme à l'éthique professionnelle : D'abord, ne pas nuire.

C'est aussi le résultat d'une position morale : Quand un patient dit "Vous me faites mal", je dois m'arrêter sur le champ. Je ne questionne pas ce qu'elle dit ; je ne cherche pas à justifier mes motivations (elles n'ont pas d'importance) ; je cesse de lui faire mal car c'est la seule chose à faire. 

C'est vrai quand j'examine quelqu'un : une fois que j'ai mis le doigt sur une zone qui se révèle douloureuse, je cesse d'appuyer dessus. La douleur est un symptôme utile, mais je n'ai pas besoin de vérifier (en appuyant une nouvelle fois, ou plusieurs) que je provoque une douleur. Ce que me dit la personne examinée me suffit. (Et je dois la croire sur parole.)

C'est vrai aussi avant de faire quelque geste que ce soit. Comme je suis médecin, je sais anticiper que quelqu'un aura mal parce que les gestes que je dois faire sont douloureux. J'ai fait tant d'années d'études, j'ai le niveau pour ça... Et l'empathie qu'il faut. En principe.

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Si je suis médecin, de deux choses l'une. Ou bien je sais que mes gestes peuvent faire mal, ou je ne le sais pas.

Si je ne le sais pas, ma formation laisse à désirer. (Mon intelligence aussi, peut-être...)

Si je le sais, et décide néanmoins de faire mal, c'est mon sens moral qui laisse à désirer.

D'un autre côté, si je le sais et si, par négligence ou par paresse ou par souci d'aller plus vite, je ne cherche pas à éviter de faire mal, je suis, ni plus ni moins, maltraitant. Mes intentions ("aller plus vite pour faire mal moins longtemps", par exemple) n'ont aucune importance.


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Au 16e siècle, les blessures de guerre étaient cautérisées au fer rouge ou avec de l'huile bouillante. En 1536, sur un champ de bataille, un jeune chirurgien-barbier du nom d'Ambroise Paré se trouve à court d'huile bouillante. A la place, il utilise une décoction de jaune d'oeuf, d'huile de rose et de térébenthine qu'il a héritée d'un.e guérisseur/se. Le lendemain, il constate que les blessés qu'il a traités ainsi vont beaucoup mieux que ceux qui l'ont été à l'huile bouillante. Alors il change de méthode. Ce qui le motive n'est pas l'aspect de la plaie mais, tout simplement, ce que les blessés ressentent. 

La méthode utilisée aujourd'hui lors d'un essai clinique n'est guère différente : quand on cherche à savoir si un médicament a des effets secondaires subjectifs (non visibles), on s'en remet à ce que disent les sujets de l'essai.

Et en clinique quotidienne, quand un patient vient dire : "Je ne tolère pas tel médicament, car j'ai tel ou tel symptôme subjectif", en principe je dois le croire et changer de prescription. D'abord, ne pas nuire. 

Se laisser guider par ce que disent les patient.e.s n'est pas une nouveauté - c'est la base même du soin.

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Les paroles des médecins ont un effet démontré sur les perceptions (et le cerveau) des patient.e.s. Cela inclut l'effet placebo, mais ça va beaucoup plus loin que ça. Et il y a tout plein de chercheurs qui travaillent là-dessus. (Comme Fabrizio Benedetti, par exemple).

Sachant que certains gestes font mal, je peux préparer un protocole analgésique pour éviter la douleur. Mais en outre, connaissant le poids de mes mots, je peux diminuer l'anxiété (qui modifie l'intensité et le seuil d'apparition de la douleur) en expliquant en quoi mes gestes consistent, quelle utilité ils ont... ou en demandant au patient ce qui diminuerait son anxiété et augmenterait son confort.  Autrement dit, je peux accentuer l'efficacité de l'analgésie par mes paroles.

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Il n'y a pas que les gestes qui peuvent faire du mal. Les paroles aussi : les victimes de harcèlement moral sont là pour le dire. 

Les paroles des médecins peuvent faire mal. Au minimum, ça s'appelle l'effet nocebo - mais ça peut aussi s'appeler du harcèlement quand ces paroles négatives sont systématiques.

Tout médecin que je suis, je ne suis pas apte à décider, unilatéralement (ou parce que j'ai fait tant d'années d'études) que la personne que j'ai en face de moi (ou les personnes dont je lis ou entends les témoignages sur les réseaux sociaux ou les médias audiovisuels) n'a pas de raison de se sentir blessée par mes paroles.

En effet, il ne m'appartient pas de décider de la validité de leurs perceptions, pas plus qu'il ne m'appartient de décider de la validité de la douleur qu'ils disent ressentir.

Quand des patient.e.s laissent entendre que certaines paroles de médecins les blessent, répondre : "Mais ça n'est pas dit pour vous blesser !" n'est, tout simplement, pas pertinent.
Mes intentions ont beau être pures (à mes yeux), elles n'annulent pas (et ne minimisent pas) les conséquences de mes actes.

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Et donc, de deux choses l'une : ou bien, moi qui suis médecin et qui ait fait tant d'années d'études, je sais que mes paroles peuvent faire du mal, ou bien je ne le sais pas.

Si je ne le sais pas, ma formation laisse sacrément à désirer. (Et mon intelligence, peut-être ?)

Si je décide sciemment de dire des choses blessantes, alors c'est mon sens moral qui laisse à désirer.

Mais si, d'un autre côté, je néglige d'entendre le patient qui dit que mes paroles sont blessantes, et si je ne prends pas les dispositions qui s'imposent pour ne plus blesser avec mes paroles, alors je suis maltraitant. (Et de mauvaise foi.)


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(Soit dit en passant : déclarer "Mais c'était de l'humour, tu l'as pas compris ? ", n'est pas une réponse valide. Ni intelligente.
Il est bien entendu qu'on a le droit de se moquer de ce qu'on veut. Mais quand on le fait, on s'expose à ce que les autres ne nous trouvent pas drôle. Car, par définition, c'est à l'auditoire d'apprécier si ce qu'on lui raconte le fait rire. Quand l'auditoire ne rit pas (ou fait la grimace), si l'humoriste l'engueule en disant "Vous n'avez pas d'humour", l'auditoire est en droit de sortir et de ne plus écouter ses "blagues".
On a parfaitement le droit de critiquer, satyriser, moquer qui et ce qu'on veut. Mais on ne décide pas de ce que les autres trouveront drôle ou non.
Ce que tu trouves drôle, c'est ta perception. Ce que je trouve drôle, c'est la mienne.
L'humour, ça ne se décrète pas unilatéralement.)

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Je suis médecin. De même que je dois prévenir de mon mieux les douleurs que mes gestes sont susceptibles d'infliger, je dois prévenir les blessures que peuvent provoquer mes paroles. Et je me dois de respecter les patient.e.s qui déclarent que certaines paroles sont blessantes.

D'abord ne pas nuire, ça commence par avoir le souci de ce qu'on dit.

Quand on a fait tant d'années d'étude, on en est capable. En principe.



Marc Zaffran/Martin Winckler



PS : Certain.e.s internautes médecins ne vont pas se priver de dire que ce texte (comme bien d'autres avant lui) "fait du mal" au "corps médical". Mais contrairement aux patients qui sont venus me consulter pendant vingt-cinq ans, le corps médical ne m'a jamais demandé d'être son médecin et je n'ai aucune obligation de soin à son égard. Cette évidence devrait sauter aux yeux de quiconque a fait tant d'années d'études.

vendredi 24 novembre 2017

Bruissements de voix dans la forêt du web - par Martin Winckler/Marc Zaffran

Baptiste Beaulieu vient de publier une violente critique au sujet d’un médecin (par ailleurs "respecté") qui, sur les réseaux sociaux, profère (ou a proféré) des "blagues" homophobes sans jamais s’interroger sur leur portée. 

Si vous ne l’avez pas lu encore, le texte est ici. Je vous le recommande vivement. 

La question que Beaulieu soulève est importante : un médecin peut-il, sans trahir sa mission, dénigrer publiquement une minorité déjà lourdement défavorisée, marginalisée, opprimée ?

La plupart des arguments opposés tiennent en quelques mots : 

"Mais bon dieu, un médecin est un être humain, la liberté d’expression lui permet de faire les blagues qu’il veut ! Il a le droit à ses opinions ! Et puis, c’est de l’humour ! 

(Argument subsidiaire, apparu il y a peu dans les interventions offusquées de certains : "Les tweets datent de deux ans."  A cet argument on pourra répondre que les écrits "discutables" d'un écrivain ou d'un "philosophe" et les vidéos discutables d'un homme politique restent toujours d'actualité, quand l'auteur est toujours en activité ou exerce toujours une influence. Pourquoi les Tweets ou les post Facebook d'un médecin en activité ne le seraient-ils pas ?) 

Dernier grand argument : "D’ailleurs, sur les réseaux, il n’est pas (médecin) en exercice."

C’est sur ce dernier argument que je voudrais revenir.

"Sur les réseaux, un médecin n’est pas en exercice".

Cet argument sous-entend que les obligations incluses dans le code de déontologie n’existent, pour un médecin, que pendant les heures où il exerce. Pas en dehors. 

C’est évidemment fallacieux, pour de nombreuses raisons.

Que je sache, quand un médecin s'exprime dans les journaux, à la radio, à la télévision ou se présente à un poste électif, il le fait en tant que médecin. C'est même en général parce qu'il est médecin qu'on lui demande de s'exprimer.

Autrement dit, un médecin ne cesse pas de l’être en ôtant sa blouse (1). Pas plus qu’un.e enseignant.e qui sort de sa classe, un.e gendarme en dehors de ses heures de service, un.e élu.e qui regagne son domicile.

Si je prends ces autres exemples, c’est parce qu’ils ont des points communs importants avec les médecins : ce sont des membres du service public. (Oui, même un médecin libéral. Car il exerce dans le cadre des règles imposées par le Code de la santé publique, il est lié par une convention avec la sécurité sociale et même hors convention sa liberté d’exercice est strictement réglementée.)

Servir le public, ce n’est pas une fonction comme les autres. Ça ne se résume pas à des actes ou à des comportements dans le cadre professionnel. L’image que nous avons de l’institutrice, du gendarme, du médecin ou de l’élu.e n’est pas seulement liée à sa fonction, mais à leur place et leur rôle symbolique dans la société.

Ce rôle consiste non seulement à servir le public conformément à la loi, mais aussi à incarner les valeurs visant à assurer la cohésion de la population - et en particulier à la protéger et lui permettre de s’épanouir.

Ce rôle symbolique, nous attendons que les personnes d’autorité l’incarnent à tout moment de leur vie. Cette permanence de leur rôle symbolique est en effet ce qui nous permet de les investir en permanence de notre confiance.

La confiance, ça ne fonctionne pas seulement pendant les heures de bureau.

Quand l’un.e des professionnel.le.s censé.e.s servir le public se comporte autrement que nous l’attendons, nous nous sentons trahi.e.s.

Quand nous voyons un.e enseignant.e de l’école voisine humilier ou frapper son petit garçon dans la rue, comment pourrions-nous avoir encore envie de lui confier nos enfants ?

Quand nous lisons dans le journal qu’un gendarme fait l’objet d’une plainte pour coups et blessures, nous souhaitons vivement qu’il soit chassé de la gendarmerie. Comment pourrions-nous nous sentir en sécurité s’il nous arrêtait sur la route ?

Et quand nous apprenons qu’un élu a harcelé sexuellement des membres de son équipe, nous ne voulons qu’une chose : sa démission. Pourquoi aurait-il encore le droit de nous représenter ?

Chaque jour, nous sommes ainsi confrontés au fossé entre les qualités supposées que nous prêtons à ces "figures d’autorité" et ce qu’il faut bien appeler des comportements 
inqualifiables. 

*

C’est encore plus vrai avec la figure du médecin. Car du médecin, nous n’attendons pas seulement un comportement bienveillant, compréhensif et humain lors du "colloque singulier", mais aussi qu’il se comporte de manière civile, civique, respectueuse de la loi et des individus hors de son cadre d’exercice. 

Tout autant qu’enseigner, faire respecter la loi ou administrer la cité au nom des citoyens, les métiers de soin sont porteurs de valeurs et supposent, de la part de qui les exerce, non seulement de respecter ces valeurs, mais aussi de les défendre !  

D’autant qu’un médecin n’est pas un "serviteur du public" comme les autres. 

Il jouit de prérogatives extraordinaires - parmi lesquelles celle de toucher les gens, de leur faire subir des gestes invasifs, de leur administrer des substances dangereuses, de donner son avis ou d’intervenir sur leur manière de boire et de manger, de dormir, d’avoir des relations sexuelles, d’avoir et élever des enfants, de faire de l’exercice, de travailler, de vivre et de mourir.

Aucune figure sociale n’a une influence aussi grande, aussi directe, aussi intime, aussi durable sur la vie des personnes. Au sein de leur cabinet et en dehors. 

Et aucune autre figure sociale ne dispose du privilège de n’avoir de compte à rendre à personne (ou presque). Chaque praticien est réputé "libre" d’exercer ou de nuire comme il l’entend sans jamais être remis en question. Parfois, certains nuisent impunément pendant de nombreuses années. 

Ce privilège exorbitant a longtemps nourri chez les premiers intéressés le fantasme d’être "différents" des autres citoyens - et de ce fait, d’être doté d’ immunité morale.  
Ce fantasme, autrefois, se matérialisait dans le fait (avéré) que le médecin était "un notable". Beaucoup de médecins regrettent ce temps. Ils trouvent qu’on les respecte moins aujourd’hui. 
Je ne crois pas que ce soit vrai. 

Le respect qu’on porte aux médecins est toujours aussi grand, mais il n’est plus le simple produit d’une différence de classe ou de statut, ou d’une illusoire "supériorité" morale ou scientifique. C’est le respect qu’on accorde à une personne qualifiée, dont on valorise la compétence et le savoir-faire - mais aussi sa capacité à réparer, à concilier, à réunir. 

*
   
Les figures d’autorité sont certes respectées parce qu’elles assurent une fonction, mais aussi parce qu’elles véhiculent, dans leurs actes et leurs paroles, les valeurs inhérentes à cette fonction. Le jour où leur comportement ou leurs paroles contredisent ces valeurs, elles se disqualifient. 

Et ce qui est vrai pour les enseignant.e.s, les élu.e.s ou les membres des forces de l’ordre, l’est également pour les médecins, à chaque instant de leurs interactions avec le public

Certes, tout être humain a des préjugés. Mais quand cet être humain s’engage à être médecin (et c’est vrai pour toutes les professions soignantes) il lui incombe de travailler de toutes ses forces pour que ces préjugés ne polluent pas sa pratique et ne nuisent pas aux personnes qui se confient à lui. Ce travail-sur-soi, les médecins en ont les moyens intellectuels et matériels ; ils en ont aussi - tout comme la mise à jour des connaissances - l’obligation morale et professionnelle : ça fait partie du contrat ! 

Lutter contre ses propres préjugés et sa propre ignorance et s’efforcer de ne pas les imposer est en effet une obligation incontournable pour tout soignant - dont la mission est « avant tout, ne pas nuire." 

Il n’est pas question de dire qu’un médecin n’a pas le droit d’avoir une vie privée, des sautes d’humeur, des conflits personnels ou familiaux ou, tout simplement, de faire des erreurs et de dire des bêtises, comme tout le monde. Ce qu’un médecin fait, pense ou dit à son domicile n’a pas à être scruté ou contrôlé par le public. 

Mais parce qu’ils exercent dans un cadre clos (un cabinet médical, un service hospitalier) un métier centré sur la confidentialité, certains médecins ont peut-être le sentiment que lorsqu’ils sortent de ce cadre, le simple respect de la confidentialité suffit à les libérer de leurs obligations. Il n’en est rien : ils restent assujettis à de nombreuses règles de comportement inscrites dans le Code de déontologie. 
Même dans un avion en plein vol ou dans un bateau hors des eaux territoriales, on fera appel à lui quand un passager fait un malaise. Parce que son "autorité" est liée non seulement à un savoir mais aussi à un savoir-faire spécifique qui visent au bien-être et à la vie corporelle et émotionnelle des individus, et qui peut être sollicité en permanence par une personne malade ou qui souffre, un médecin est toujours médecin. C’est ainsi, et il ne doit jamais l’oublier. 

Cette constatation simple a des conséquences inévitables : il va de soi qu’un médecin qui insulte, humilie, abuse, menace, brutalise, tient des propos racistes, sexistes ou homophobes ou dénigre d’une quelconque manière le ou la patient.e qu’il vient de recevoir dans son bureau se disqualifie en tant que professionnel qualifié et en tant que figure d’autorité. C’est tout aussi vrai quand il se comporte ainsi en public sans s’adresser à personne en particulier. 
Quand un médecin prétend être digne de la confiance d’une collectivité dans le secret d'un cabinet médical, il doit montrer qu’il continue à en respecter tous les membres dès qu'il met le pied (ou la langue) dehors. 

Certains médecins ont peut-être l’illusion que sur un blog, un réseau social ou dans un entretien pour à une publication en ligne, ils s’expriment dans un cadre privé, parce qu’ils tapotent leur clavier dans la solitude de leur bureau, donnent une opinion par téléphone ou échangent (exclusivement, croient-ils) avec leurs "amis" Twitter ou Facebook. 

Ils s’imaginent peut-être que "ça sera noyé dans la masse". 

Ils font erreur. Dans la forêt du web, il y a toujours quelqu’un pour entendre le moindre bruissement de voix, et chaque voix peut porter très loin. Même quand elle se cache derrière un pseudonyme. Le pseudonymat, pas plus que la sortie du bureau, ne dispense pas un médecin de ses obligations. (Oui, je sais de quoi je parle.) 

De plus, contrairement aux archives de la radio, de la télé ou des périodiques (dont l'exploration est surtout accessible aux journalistes ou aux chercheurs), il est possible de retrouver, seul, en ligne, la trace de beaucoup de pages disparues de l'internet.

Quand la voix d'un médecin exprime mépris et préjugés envers une minorité souffrante et opprimée par une grande partie du corps social, on est en droit de penser et de dire que cette voix est discutable. Et de la critiquer. 

Car lorsqu'il s'exprime sur les réseaux sociaux, comme dans les médias ou à une tribune, un médecin ne peut prétendre rester anonyme. Il s'expose. 
Il doit donc en assumer pleinement les conséquences. 

Marc Zaffran/Martin Winckler



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(1) Je pense qu’il ne cesse pas non plus d’être médecin quand il prend sa retraite ou émigre et n’exerce plus. Mais bon, c’est juste une opinion personnelle... 










vendredi 17 novembre 2017

"Premier rendez-vous" par Martine Legrand

Extrait du livre de Martine Legrand, Le jour où Ca m'est arrivé, choisi et présenté par l'auteure.





Extrait de l’épisode 6, Visites In Curie

Juin 2016. On m’a détecté, à l’occasion d’une consultation dans le privé, un cancer au sein droit.
J’ai un premier rendez-vous à l’hôpital Curie.
Je suis convoquée à 8 h 45, on m’a prévenue que j’en aurais pour la matinée. J’ai décidé d’y aller seule, je me sens plutôt confiante, et comme il fait très beau, j’ai mis une petite robe d’un rouge orangé pétant, sous laquelle je porte, désinvolte, un haut de maillot de bain noir, plus discret qu’un soutien-gorge dans l’échancrure.

Une infirmière me guide dans ce parcours de santé matinal : après avoir repassé des examens complets, je dois rencontrer ma chirurgienne.

………

Mon infirmière vient me chercher.
- Nous allons maintenant au rendez-vous avec votre chirurgienne, suivez-moi, ici nous sommes au rez-de-chaussée haut, et nous nous rendons au rez-de-chaussée bas.

Dans l’ascenseur, j’ai à peine le temps de me demander pourquoi deux étages sont nommés rez-de-chaussée, la porte s’ouvre sur RDC bas, et me voici au sous-sol, au moins 1, dans une grande salle d’une surface équivalente à celle du hall d’accueil, plus sombre, surpeuplée de patients ou d’accompagnants silencieux, immobiles dans l’attente, écrasés de chaleur, une salle qui respire la souffrance et la peur, le temps suspendu, un décor pour fauteuils roulants et crânes chauves, regards sans cils, corps gonflés ou décharnés, le pavillon des cancéreux.

Etrangement, cette antichambre des diagnostics ne sent rien, ni l’alcool ni le sang, ni l’éther ni la merde, ni même la sueur. Pas de bonnes ni de mauvaises odeurs, rien ne flotte dans l’air aseptisé qui enveloppe les patients dans des mailles serrées.

Je prends place au milieu de la cohorte, on vous appellera, a dit l’infirmière, mais ça peut être long. Je m’arme de patience, c’est la première qualité d’un patient ! Feuillette distraitement les documents de présentation que l’on m’a remis, une plaquette marketing avec en couverture la photo d’un gendre idéal en blouse blanche qui vous accueille à l’hôpital en souriant, une image de « Plus belle la vie ». De toutes façons, ce dépliant ne me concerne pas, il s’adresse à d’autres, moi je suis en bonne santé ? Mon inconscience n’est pas encore totalement fissurée par le spectacle de ce qui m’entoure.

J’ai bu beaucoup d’eau, je cherche les toilettes. Les wc femmes sont impraticables.

Je remonte au RDC haut. Redescends. Chaque fois que je reviendrai dans ce lieu fréquenté majoritairement par un public féminin, ces toilettes du RDC bas seront fermées.

J’attrape sur une pile un magazine estampillé d’une étiquette « Lecture et amitié ». Lis mon horoscope. Cet été, ça coince dans les rouages, ça grince dans les engrenages. Allons bon !

A quelques pages de là, je tombe sur un article dont le titre m’attire l’œil : « Le cancer du sein inquiète de moins en moins les Français. » Selon un sondage réalisé par l’hôpital où je patiente en ce moment même, 64% des Français considèrent que la maladie « se vit de mieux en mieux », grâce aux progrès de la science. Bonne nouvelle.

La pratique des sondages n’a pas de limite, et j’imagine, en extrapolant un peu, le thème du prochain : « Etes-vous heureuse d’avoir un cancer du sein ? ».
Peut-être qu’intimidées par la question, certaines femmes en viendraient à répondre oui.

Je ferais, à coup sûr, partie des mécontentes, des éternelles râleuses.

Oh ! la patiente brune avec qui j’ai parlé tout à l’heure arrive… chic ! on se retrouve, on se tutoie, on papote comme deux vieilles amies. A l’échographie ils ont vu une autre tumeur suspecte dans son sein : « ils sont quand même forts ici », me dit-elle. Je m’apprête à lui raconter brièvement mes examens mais d’autres mots arrivent : je la lance sur ses enfants, leurs écoles, leurs vacances… je dis les études et métiers de mes chers Tanguys, la préviens qu’elle en a pris pour longtemps… nous sommes loin de Curie, dans une bulle légère où défilent des images de famille, de plage, d’été radieux, de linge qui claque au vent et de disputes, de cris d’enfants et de rires, la vie quoi.

Le temps passe vite quand on fait connaissance. Même si, peut-être, la rencontre ne se serait jamais produite en d’autres circonstances, même si notre conversation est futile, vaguement artificielle, nous savons pourquoi nous la tenons. Et Macopinedecancer est vraiment charmante !

Un monsieur âgé déambule entre les rangs, il est responsable bénévole d’une association qui propose des livres aux personnes hospitalisées. Nous le remercions, lui disons que nous n’en sommes pas là, loin s’en faut, que c’est notre « première fois » aujourd’hui. Il nous souhaite bonne chance, nous dit à bientôt… et poursuit son chemin.

A cet instant, une des nombreuses portes de consultation s’ouvre, une grande femme en blouse blanche appelle :

- Madame Legrand !

Le temps que je rassemble mon dossier, prenne mon sac, me lève, elle a déjà crié mon nom une autre fois, pas question de perdre une seconde. J’arrive.

La silhouette de la chirurgienne qui va suivre mon cas remplit presque toute l’embrasure de la porte. Elle est imposante, et jeune – à l’image des recherches internet rapportées par Macopinedecancer.

Elle me fait entrer dans son bureau, asseoir, prend place juste en face de moi, sans meuble entre nous. A sa gauche, une secrétaire, assise à une table, derrière son ordinateur.

- Madame Legrand, dit Machirurgienne sans plus d’ambages en lisant un compte-rendu, on vous a détecté en ville une tumeur d’environ quatre millimètres au sein droit. Ce matin des mammographies complémentaires ont été réalisées, extrêmement grossies, de vos seins compressés (ah, je comprends !), ainsi qu’une échographie minutieuse. Mon collègue radiologue a repéré de très nombreux foyers de calcifications dans le sein droit, dans le gauche aussi, nous allons devoir les biopser. Et si jamais ces calcifications posent problème, il faudra pratiquer une mastectomie complète.

Je ne dis rien.

Elle ajoute : une ablation du sein.

Je ne dis toujours rien.

Hébétée dans ma petite robe rouge orangé, dans mon maillot de bain où d’habitude, en été, sont collés quelques grains de sable - mais cette année la plage s’est infiltrée plus profond, sous la peau, dans mon sein…

Attendez ! attendez ! l’ablation n’était pas dans les schémas prévus ! Docteur Zéro m’a parlé de rien du tout, puis de pas grand chose, puis dans tout le fatras de micro-chirurgie ! Une ablation du sein, c’est de la micro-chirurgie ?

Je dis juste :
- Mais…
- Déshabillez-vous, m’enjoint Machirurgienne.

J’obéis fébrilement, avant de plonger dans l’inconnu du diagnostic.

- On ne peut pas enlever juste les foyers ?
- Si vous avez un problème ici (elle montre), et un autre là, et là, et là, je ne peux pas faire de la dentelle, vous comprenez. Ce ne serait pas possible. Cela dit, vous avez du volume, il faudra voir.

Oh oui, voyez, voyez, s’il vous plaît, bien sûr que j’en ai de la poitrine, oyez, oyez, et pas qu’un peu, j’en suis fière, elle a rendu tellement de services, à moi et à d’autres… comment je vais plaire, à moi et à d’autres… une paire, c’est beaucoup plus seyant… je suis la louve romaine, mes petits sont grands maintenant, et mon amant moins regardant, peut-être, mais, s’il vous plaît, ne m’enlevez pas mes seins !

Je l’implore silencieusement, mendie le salut de ma chair. Navrant.
- Donc, madame Legrand, s’il n’y a que la tumeur, j’extraie et on fait de la radiothérapie. Sinon je devrai sans doute enlever toute la glande mammaire. On peut reconstruire, dans certains cas, au cours de la même opération. C’est un chirurgien plasticien qui s’en charge, si vous le désirez
- Ah ?
- Oui, on vous prend de la peau dans le haut du dos, et…
- Là ? mais je n’ai que la peau sur les os, en haut.

Je souris, il faut bien, et continue :

- On ne pourrait pas plutôt enlever au niveau des fesses, où il y a de la matière ?

Masque en face de moi.

Elle m’énerve. Si j’ai envie de parler de mon fondement, pourquoi m’en empêcher, pourquoi m’empêcher de me détendre ?

C’est que c’est du sérieux, ici, du professionnel de la profession, du médical, du scientifique. Qu’on pleure, à la limite, vite fait. Mais qu’on rie, non. Y a pas le temps. 

Machirurgienne reprend sur un ton doctoral :

- Quelquefois on pioche dans le ventre, mais chez vous ce ne sera pas possible. Donc : quand on reconstruit sur le champ, on pratique une greffe. Quelques mois plus tard, et à intervalles réguliers, vous devez revenir pour qu’on gonfle le sein opéré jusqu’à ce qu’il rattrape le volume de l’autre. Ensuite il faut vous refaire l’aréole, et enfin le mamelon. Au bout du compte, sachez-le, vous ne retrouverez jamais votre sein d’avant. Voilà madame Legrand, je crois qu’on s’est tout dit, on va vous donner rendez-vous pour une biopsie de votre sein droit, et puis un autre rendez-vous avec moi pour les résultats. A bientôt madame Legrand !

La secrétaire a tout noté, tout tapé, elle me regarde en coin. J’ai nettement moins envie de rire. Je veux dire encore : « mais… », mais je le garde dans ma tête. Je les salue toutes les deux et sors.

Macopinedecancer me guette à sa place.

- Alors ? Dix minutes, la consultation, j’ai chronométré. C’est pas long. Tu as posé des questions ?