mardi 27 septembre 2016

Le « corps médical » est un fantasme, mais les médecins ont de réels privilèges, parfois exorbitants


A celles et ceux qui aspirent à soigner



1° Le « corps médical » n’existe pas

Cette affirmation peut surprendre (et hérisser certains). Elle n’en est pas moins confirmée par les faits.
S’il s’agit simplement de désigner l’ensemble des personnes ayant un diplôme de docteur en médecine – ou qui exercent les fonctions de médecin, ce qui n’est pas la même chose – l’expression peut suffire. Mais elle n’a pas grande signification. Pas plus que quand on parle du « corps enseignant » ou du « barreau » pour désigner les avocats.
De même qu’il existe un monde entre une institutrice de classe primaire et un professeur d’université, il y a un monde entre les modes d’exercice, les statuts et les attitudes des médecins. J’ai exercé pendant vingt-cinq ans comme vacataire dans un centre d’IVG et un centre de planification hospitaliers, où je me suis occupé de santé des femmes ; ma pratique, mon attitude, mon statut et mes revenus n’avaient rien à voir avec ceux des gynécologues de ville (qui pourtant, auraient dû faire le même travail que moi) et encore moins avec ceux de tel professeur de gynécologie d’une grande fac de l’Est (aujourd'hui président du CNGOF) qui me demanda un jour sans rire, après une de mes conférences (à un congrès de l'ANCIC, dans le Sud-Ouest), « Sur quelles études te fondes-tu pour affirmer qu’on peut poser des DIU à des nullipares ? ». C’était en 2004, je crois ; il ne devait pas encore avoir l’internet. Ni être abonné aux publications (gratuites et disponibles en plusieurs langues) de l’OMS sur la contraception. Je lui ai envoyé les références par courriel. 

Peut-on sans mauvaise foi prétendre que le ou la généraliste exerçant dans une campagne en voie de désertification médicale ou dans une ZUP à la population sinistrée fait le même métier que celui qui choisit de poser sa plaque dans une ville balnéaire du Sud-Est ?

Et peut-on vraiment affirmer  que le « cardiologue de famille » qui exerce à Orléans fait le même métier que le spécialiste hospitalier ayant des parts dans une des cliniques les plus cotées de Montpellier ?

Parler du « corps » médical, c’est désigner un ensemble d’individus extrêmement hétérogène, aux privilèges et aux intérêts très différents. Parfois, radicalement opposés. 


2° Etre médecin, c’est être un privilègié

D’abord, réglons cette question une fois pour toutes : être médecin c’est être un privilégié. Et cela, sans même avoir besoin de voir le moindre patient.

Etre médecin permet de se soigner et de soigner sa famille. Quand on sait que l’immense majorité des consultations courantes concernent des problèmes de la vie quotidienne, c’est un privilège considérable de ne pas avoir à demander à un tiers de confirmer que son enfant a une otite et pas une méningite, que son conjoint a une douleur intercostale et pas un infarctus, que sa compagne a une colique néphrétique et pas une grossesse extra-utérine. 

Ce premier privilège (savoir ce qui se passe, et si c’est grave ou non) se double d’un second privilège (prescrire des médicaments et des examens complémentaires) : le simple fait d’être (en principe) mieux informé que le citoyen lambda quant à l’efficacité réelle d’un traitement est un privilège dont on n’a pas seulement commencé à mesurer l’impact sur la vie d’un individu. Troisième privilège : savoir qui appeler et comment accéder à des radios, à une consultation spécialisée, à une hospitalisation. Pas toujours très facilement, mais plus facilement que le commun des mortels, « confraternité » oblige.

Ces privilèges et les prérogatives qui en découlent ont toujours fait des médecins dans leur ensemble des professionnels très courtisés par les riches (qui pouvaient autrefois acheter un avortement « propre » ou, aujourd’hui, un traitement « pas encore sur le marché ») et par les marchands – qui font tout leur possible pour les inciter à prescrire leurs produits ou les commander pour l’établissement dans lequel ils exercent. Les banquiers aussi aiment bien les médecins : la souffrance humaine, inépuisable, est la meilleure caution d'un emprunt professionnel.  

Le savoir des médecins est, bien sûr, ce qui leur permet de faire leur métier.
Il est parfaitement compréhensible qu’ils en usent pour eux-mêmes et leurs proches. Mais en dehors de cet usage bien ordonné, est-il acceptable qu’ils le gardent jalousement pour eux, ou qu’ils en usent de manière discrétionnaire ? L’une des manifestations les plus flagrantes de l’enfermement de la communauté médicale française est l’absence, jusqu’à une période toute récente, de documents d’information conçus par les syndicats, l’ordre des médecins ou les praticiens eux-mêmes à l’intention du public. Un seul exemple (mais il est représentatif) : alors que les livres pratiques sur la contraception existent en Angleterre depuis le début des années cinquante, et aux Etats-Unis depuis la décennie suivante, le premier ouvrage français quasi-exhaustif sur la contraception destiné au grand public date d'Octobre 2001. Et c’est un généraliste isolé qui l’a écrit ; non le syndicat des gynécologues obstétriciens français, pourtant parfaitement équipé pour le faire. 




Ce silence à l’égard du public, qui n’a été rompu que récemment – grâce à l'internet et sous la pression du public, d’ailleurs – que dit-il de la culture des structures de formation ? Comment se fait-il qu’on n’enseigne pas aux étudiants à partager le savoir avec les premiers intéressés ? Le savoir, on peut le partager sans le perdre. Ce n’est pas un lingot d’or. Ce que je sais, je peux le transmettre sans cesser de le savoir. Pourquoi refuser de partager le savoir sur la santé, sinon parce qu’on a conscience du privilège qu’il représente ? 
  
3° Même s’ils sont tous des privilégiés, tous les médecins ne sont pas égaux

Tous les médecins ne « capitalisent » pas leurs privilèges de la même manière car le système veille à les trier. Il suffit en effet de regarder de près le fonctionnement des hôpitaux pour constater que tous les médecins n’y sont pas égaux, aussi bien dans les CHU que dans les hôpitaux de région. Le traitement subi par les étudiants en médecine et résidents, en particulier quand ils sont étrangers, a tout de l’exploitation. 



Le plus grave est qu’on justifie cette exploitation par la « nécessité d’apprendre », et que beaucoup parmi ces exploités la considèrent comme « normale » ce qui entrave toute révolte susceptible de reformer le système. Si la formation médicale est élitiste et violente en France, c’est bien parce que son objectif profond vise à séparer « le bon grain de l’ivraie », les « cadors » des « médiocres », les spécialistes de pointe des généralistes de quartier. 

4° Aristocrates de cour et hobereaux

A leurs privilèges initiaux certains médecins en ajoutent d’autres. Car plus un médecin est « en vue » (ou occupe un poste de responsabilité important), plus il fera l’objet de demandes… et de propositions. En CHU, la « carrière » des internes, des chefs de clinique et des agrégés repose sur un système de cooptation clairement affiché et jamais remis en cause par les pouvoirs publics, ce qui assure aux mandarins en place de ne travailler qu’avec les praticiens qu’ils agréent. Ceux qui ne sont vraiment pas « à leur place » peuvent se voir poussés vers la sortie par un harcèlement violent – voire contraints à se jeter par la fenêtre.




Parmi les membres de la profession médicale, on retrouve la même distribution hiérarchique que dans l’Ancien Régime ; dès l'entrée en médecine, les PUPH se présentent aux étudiants comme de véritables aristocrates de cour (même s'il s'agit d'une cour de province) et leur décrivent les généralistes (quasi-absents de l'enseignement) comme appartenant à une "petite noblesse" assez méprisable, tant sur le plan statutaire que sur celui de son importance dans le système de santé. Les généralistes sont présentés comme des exécutants un peu frustes, qui auront toujours besoin de la parole éclairée du professeur de CHU (ou de ses élèves) pour savoir comment exercer leur métier correctement. Plus tard, ce mépris vertical se manifestera dans les échanges de correspondance et les pratiques de « captation » de patients auxquelles s’adonnent nombre de spécialistes ou d’hospitaliers (Non, non pas tous, mais aucun ne devrait s’y adonner !)

Du fait même de cette hiérarchisation, il est encore plus manifeste qu’il n’existe pas « un » corps médical, mais des groupes d’individus qui se différencient non seulement par leur statut (leurs liens plus ou moins étroits avec l’université, par exemple) mais aussi par leur attitude vis-à-vis de la délivrance des soins.

5° Soigner tout le monde, c’est difficile 

En principe (et la plupart des professionnels ne le démentiront pas) on devient médecin pour améliorer le niveau de santé de la population en général, et des patients qu’on croise en particulier. Autrement dit, on devient médecin pour soigner.

Et c’est bien là le problème. Car soigner, c’est l’opposé d’un privilège. C’est une activité altruiste, tournée vers l’autre, qui demande un investissement intellectuel, physique, émotionnel et moral considérable. C’est une attitude d’entraide et de partage. Quand on veut le faire bien, soigner est difficile. Gratifiant, intéressant voire passionnant et émouvant, sans aucun doute. Mais aussi frustrant, déprimant, éprouvant et souvent épuisant. Et (quand on est généraliste, par exemple, ou spécialiste de quartier) on ne sait jamais de quoi la journée sera faite. Quand on travaille dans un centre de long séjour ou un service de chirurgie lourde, on ne le sait pas non plus. Parfois, tout « roule ». Et parfois – plus souvent qu’on ne le voudrait – on a le sentiment que les catastrophes s’empilent. Et quand elles s’empilent, les médecins de première ligne, qu’ils soient généralistes de campagne ou anesthésistes d’un service de chirurgie générale, se retrouvent souvent seuls.

Car il n’est pas seulement difficile de soigner, il est aussi très difficile de soigner tous les patients qui se présentent. Surtout quand on n’y a pas été formé.
La médecine hospitalo-universitaire enseigne aux étudiants à soigner des patients inévitablement stéréotypés par leur maladie ou, pire, par le type de soin qu’on dispense dans le service où ils font un stage. Confrontés à des patients dont on ne leur montre que les problèmes cardiaques ou les problèmes neurologiques, les médecins en formation ne sont jamais en mesure de voir les individus dans leur intégralité, ni d’apprendre à hiérarchiser leurs difficultés. Quand un patient entre dans un service d’urologie, le problème numéro un est un problème d’urologie, même si ce patient souffre d’une dépression grave ou d’une artérite liée à sa consommation de tabac.

Et ce qui fait toute la particularité – et la complexité – de la médecine générale (ou des spécialités généralistes exercées en ville ou dans les hôpitaux de région), c’est qu'on s'y s’occupe de tout le monde. Et qu'on ne trie pas les problèmes à mesure qu’il surviennent.

6° La sélection des patients contribue aux inégalités 

L’immense majorité des médecins n’ont pas, lorsqu’ils entrent en faculté, envie de soigner tout le monde. Ils ont leurs appétences – ce qui n’est pas scandaleux – mais ils ont aussi, surtout, des répulsions. Ni les unes ni les autres ne sont abordées, discutées, voire même abordées pendant leur formation. Elles restent niées ou ignorées, même quand on les voit comme le nez au milieu de la figure. En France, un étudiant en médecine raciste, sexiste, homophobe, méprisant avec les pauvres ou avec les obèses n’est que rarement remis à sa place pendant ses études, et il n’est jamais sanctionné.

Or, un médecin peut choisir, dans l’immense majorité des cas, d’exercer la médecine qu’il veut. Non seulement sa spécialité -quand il le peut (et plus il s'insère dans le "sérail" hospitalier, plus il lui est facile de la choisir), mais aussi et surtout les conditions dans lesquelles il exerce : son lieu d'installation, la nature des soin qu’il délivre, quel rythme de travail il préfère, s’il fera des visites à domicile ou non ; tous ces choix lui permettent consciemment ou non  de sélectionner de manière plus ou moins exclusive les patients qu’il recevra. (Certains vont même jusqu’à l’ignominie consistant refuser les patients bénéficiaires de l’aide sociale, par exemple.)




Que ce soit bien clair : choisir d’être pédiatre pour soigner des enfants est éminemment respectable. Refuser ses soins aux enfants des pauvres (ou des Roms, ou des couples homosexuels, ou des musulmans) ne l’est pas. Dans le code de déontologie, il est écrit qu’un médecin peut refuser de soigner un patient. Il n’est pas dit qu’il a le droit de refuser les patients pour satisfaire ses préjugés de classe. C'est pourtant ce que beaucoup n'hésitent pas à faire. 

La manière dont un médecin use de ses  privilèges découle inévitablement de ses priorités et de ses phobies. Certains veulent, en « contrôlant » tous les paramètres, se protéger, pour des raisons respectables : le jeune généraliste qui ne reçoit que sur rendez-vous parce qu’il ne veut pas être débordé, par exemple ; ou encore le praticien qui choisit de faire exclusivement de l’homéopathie parce qu’il trouve l’exercice allopathique trop intrusif et ses remèdes trop toxiques. D’autres voient leur métier beaucoup plus comme une source de revenus que comme la délivrance d’un service au public. Alors ils calibrent leur activité en fonction de ça.

Savoir, prescription et connaissance du système permettent aux médecins de protéger leur propre santé et celle de leurs proches. (Le fait que certains médecins se droguent ou se suicident n’infirme pas ce privilège, en particulier quand il s’agit de leur famille.)

Mais la liberté de choisir sa patientèle, de décider qui on soigne et qui on ne soigne pas, est un privilège proprement régalien. Il met le médecin qui en dispose dans une situation de pouvoir insensée – comme en témoignent les dépassements d’honoraires exorbitants que demandent certains spécialistes. Ici encore, le système est complice puisqu’il a longtemps permis à des praticiens salariés du service public d’avoir une consultation privée…

Dans cette sélection des patients, le savoir, le savoir-faire et l’expérience occupent une place de choix. En France, lorsqu’un médecin très spécialisé est doté d’un statut important (chef de service ou de département), il peut contrôler non seulement l'enseignement qui y est délivré, mais aussi les gestes qui sont faits (ou non, comme l’IVG ou la stérilisation, par exemple) sous sa responsabilité, ainsi que les "catégories" de patients qui pourront (ou non) y séjourner. Cette sélection souvent occulte, mais réelle, interdit, de fait, à beaucoup de patients qui en auraient besoin de recevoir des soins. Elle contribue aux inégalités scandaleuses du système de santé, inégalités parfois flagrantes d’un étage à l’autre d’un même hôpital : tous les chefs de service ne disposent pas de la même considération de la part de l’administration – et donc, des mêmes libertés ou restrictions.


7° Le « corps médical » est un fantasme commode pour tout le monde

Pour l’ensemble des citoyens, cela semble une évidence : la santé est (en principe) financée par tous, elle doit (en principe) bénéficier à tous en fonction des besoins de chacun. Mais dans les faits, il n’en est rien : les classes sociales les plus aisées sont en meilleure santé ET ont accès aux soins plus facilement que les classes défavorisées. (Il n’y a plus de lutte des classes en France, mais il y a toujours des classes.)  

Mais aucune politique de santé en France ne s’est jamais souciée de former et de répartir les médecins sur le territoire en fonction des besoins réels de la population

Pour beaucoup de médecins, c'est une aubaine : alors même que leurs revenus sont financés par la sécurité sociale - donc, par les citoyens - ils revendiquent haut et fort leur « indépendance d’installation » et leur « liberté de prescription ». Comme si leur exercice ne devait souffrir aucun contrôle, aucun encadrement, n’être soumis à aucune directive. Comme s’ils revendiquaient non seulement d’être des citoyens à part (ce qu’ils sont déjà) mais en plus de n’avoir aucune obligation à l’égard des autres citoyens


***

Même si elle n’a aucune réalité en raison de l’hétérogénéité de la profession, la notion de « corps médical » constitué, cohérent, agissant en synergie reste pour beaucoup un fantasme bien commode :

- Pour certaines franges de la population, d’abord. Imaginer que le corps médical ne fait qu’un, c’est se donner l’espoir qu’à eux tous, les médecins en savent et en font suffisamment pour nous soulager de nos souffrances ; qu’ils sont suffisamment honnêtes pour ne pas abuser de nous ; qu’ils sont suffisamment généreux pour nous tendre la main quand nous en aurons besoin. Ils prêtent serment, non ? 






Derrière le corps médical, la plupart d’entre nous imaginent « La Médecine », cette entité tout aussi fantasmatique et magique qu’un dieu, qui finira par guérir « le cancer » et nous éviter à tou.te.s une maladie d’Alzheimer. Comment expliquer autrement que les campagnes de collecte de fonds remportent toujours le même succès malgré la pauvreté des retombées concrètes dans la population générale ? 

Quand on est toujours tombé sur des médecins qui se comportent en soignants (il y en a, heureusement ! ), le fantasme de "corps médical" incite à minimiser (voire à nier complètement) l’existence de ceux qui se comportent de manière inexcusable. « Puisque mon médecin est un bon médecin, les mauvais doivent pas être si nombreux que ça. »

Evidemment, plus on est en bonne santé, moins on a de mauvaises surprises avec les médecins. Et comme le niveau de santé est proportionnel au niveau de revenus…  Penser que les bons soins qu’on reçoit personnellement sont délivrés par tous les médecins à toute la population, ça permet de ne pas se préoccuper de ce que les autres vivent – ou de ne pas les croire quand ils protestent, voire de dire que c'est probablement de leur faute s'ils ont été maltraités.  

(Blâmer la victime a des avantages cognitifs et psychologiques supérieurs au fait de la croire. Minimiser la douleur d’un patient qui souffre a les même avantages : ça soulage l’empathie, ça évite de se sentir coupable, et ça permet de dire qu’on a déjà fait son boulot, c’est lui qui y met de la mauvaise volonté. Bref, c’est émotionnellement plus économique.)

Et bien entendu l’inverse est tout aussi vrai : subir des médecins maltraitants, ça incite furieusement à penser – à tort – qu’ils le sont tous.
Ce type de raccourci peut se comprendre. D’autant que souvent, lorsque des patients disent avoir été maltraités, beaucoup de professionnels ont tendance à ne pas les croire. Même des professionnels de bonne volonté. 
Et quand un autre médecin ne vous croit pas, ça renforce le fantasme de "corps médical" - puisqu'un médecin prend "toujours" la défense des autres médecins. 


- Les pouvoirs publics, qu’ils cherchent à favoriser les médecins ou à améliorer la délivrance équitable des soins, considèrent la profession médicale comme s’il s’agissait d’un seul et même corps, composé de cellules toutes solidaires. Alors que ses membres se comportent de manière hiérarchisée, verticale, inégalitaire. Quelle que soit la réforme qu’un gouvernement de droite ou de gauche veuille faire passer, il lui sera toujours plus facile de l’imposer aux membres de la profession qui ont le moins d’influence et qui, souvent, bossent le plus, dans les plus mauvaises conditions. Donc, dans tous les cas, ce sont toujours les mêmes qui trinquent.  (Je ne ferai à personne l’insulte de préciser lesquels. Disons seulement qu’il y en a en ville et à l’hôpital, et que le plus souvent, leurs noms vous sont inconnus.) Mettre tous les médecins dans le même sac, ça permet de négocier exclusivement avec les syndicats « représentatifs » - c’est à dire les plus embourgeoisés, les plus attachés à leurs privilèges et donc les plus puissants. Ce n’est pas aux médecins les plus insérés dans les entreprises rentables (gros cabinets de radiologie et laboratoires de biologie, cliniques et hôpitaux privés) qu’on va imposer des restrictions, mais à ceux qui pratiquent la médecine en petits groupes ou de manière artisanale. Ceux-là, de toute manière, ils ne pourront jamais faire la révolution : ils sont trop occupés à soigner les patients au milieu desquels ils vivent et exercent.

- Pour un certain nombre de professionnels, enfin : adhérer au concept de « corps médical » - et à ses institutions les plus archaïques (l’Ordre) ou les plus corporatistes (la majorité des syndicats) - permet, selon que vous serez puissant ou misérable, tantôt de conforter ses privilèges et les accroître, tantôt de se poser en victime en se trompant d’adversaire.

Car pour des praticiens surchargés et coincés entre une administration souvent imbécile et des patients eux-mêmes pressurés par des conditions sociales insupportables, il est facile de croire que l’adversaire numéro un, c’est le patient. Après tout, c’est lui qui envahit la salle d’attente, qui fait sonner le téléphone, qui déverse ses trop-plaints dans le bureau, qui fait passer l’empathie du médecin en surcharge, qui s'énerve et qui parfois menace (et une fois, c'est une fois de trop, on ne soigne pas pour se faire taper dessus). C’est le patient qui harcèle ! Les professionnels, eux, ne sont jamais maltraitants ! Le serment d'Hippocrate le leur interdit. Donc... 






Quand ils lisent sur les réseaux sociaux ou entendent à la télé que des patients en ont marre d’être maltraités par certains de leurs confrères, beaucoup de praticiens (pas spécialement maltraitants) prennent ça pour une agression personnelle. En réagissant ainsi, sans s’en rendre compte, ils s’assimilent à ce corps médical fantasmatique, par lequel ils aimeraient être traités comme un égal et protégés. Et beaucoup de ces praticiens oublient que le paiement à l’acte (inégalement rémunéré selon qu’on est généraliste ou spécialiste) les enchaîne irrémédiablement ; que leur illusion d’indépendance fait d'eux des concurrents et les empêche de travailler ensemble ; que les dogmes indiscutés que leur ont asséné leurs enseignants guident leur mode d’exercice ; que la pauvreté de la formation scientifique en faculté leur a fermé l’esprit et que les attitudes hautaines de leurs pairs induisent le même type d’attitude de leur part envers leurs patients et à rejeter ce que ces patients expriment, ce qu’ils ressentent, ce qu’ils savent, ce qu’ils décident de faire de leur vie.

Ce fantasme leur interdit de voir que les industriels et les marchands, eux, taillent soigneusement leur marketing à la mesure exacte de chaque praticien, de ses failles psychologiques, de ses biais cognitifs, de ses frustrations et de son ignorance. Il leur interdit de comprendre que pour les marchands il est de première importance que les médecins ne soient pas des professionnels du soin mais des dealers.

Le fantasme d’un « corps médical » protecteur permet enfin à certains de se protéger des critiques – et de ne pas examiner de près les individus ou les actes qui déclenchent ces critiques. De même que l’Eglise catholique fait le silence autour des prêtres pédophiles, beaucoup de médecins préfèrent rejeter les accusations de maltraitances (morale ou physique) adressées à certains membres de leur « corps », voire à certains gestes. Et se replient derrière leurs institutions les moins progressistes (c'est un euphémisme). 




Pour trouver « normal » que certains suggèrent aux étudiants d’ « apprendre » l’examen gynécologique sur une patiente endormie et non prévenue, il faut oublier complètement que les patients ne sont pas des objets d’étude ou d’apprentissage. Et croire, donc, que la soif de savoir du corps médical l’emporte sur le respect des patients.

Pour trouver « normal » qu’un médecin porte des jugements sur l’aspect physique, les choix de vie ou les décisions thérapeutiques des patients, il faut oublier que l’opinion d’un médecin n’a pas à s’imposer à celle d’un autre citoyen. Il faut donc, par conséquent, penser que les médecins ont une conscience morale supérieure à celle de leurs concitoyens.

Pour trouver « normal » qu’un médecin accepte ou refuse un patient en fonction de son aspect, de son genre, de son niveau socio-économique, de sa religion ou de ses possibilités d’expression, il faut oublier que la loi interdit toute discrimination aux professionnels de santé… et que c’est écrit noir sur blanc dans le code de déontologie. Il faut être convaincu que les médecins ne sont pas concernés par la loi commune.

Ce qui est pratique dans ce fantasme de corps médical, c’est qu’il peut servir à conforter des médecins ayant des statuts radicalement différents.
Quand on est au sommet de la pyramide, il est très confortable de jouir de ses privilèges sans jamais s’interroger sur leur dimension morale ; alors, pourquoi s’en priver ?
Quand on tout en bas, il est très réconfortant de s’accrocher à ses privilèges élémentaires et à « l’esprit de corps » qui fait de vous un individu à part afin d’oublier à quel point on est manipulé, exploité et entravé. 
Bref, on fume l'opium qu'on peut. 

8° Pour ne plus subir, il faut accepter de questionner les évidences   

Il n’y a pas de solutions simples à un problème (un système) aussi complexe que celui-là. Bien heureux lorsqu’on arrive déjà à en entrevoir certains mécanismes. Mais une des manières de ne pas subir un système, c’est de questionner ses « évidences », de refuser de les prendre pour argent comptant et de retourner à des questions élémentaires, pour trouver ses propres réponses, individuelles ou collectives.

En voici quelques-unes, que je me pose depuis longtemps. Elles m'ont permis de ne pas désespérer, parce que j'ai trouvé certaines réponses personnelles pour canaliser ma colère et ma frustration. Des réponses constructives. Mais elles n’épuisent pas le sujet. A chacun d’ajouter ses questions à la liste – ou de la remplacer par une autre. Et de trouver ses propres solutions. Voire de les mettre en commun, pourquoi pas ? 

"Qu’est-ce que soigner, exactement ? Qui doit définir le soin ? Les médecins ou ceux qui le demandent et le reçoivent ?"

"Quand on décide de faire un métier de soin, pour qui le fait-on ? Où se trouve le juste milieu entre la réalisation personnelle et l’obligation morale – et sociale – de  de servir les autres ?"

"Comment mettre ses privilèges au service des autres afin de pouvoir se regarder dans la glace tous les matins ? 

"Peut-on vraiment soigner en choisissant qui on soigne ? Et si la réponse est non, un pays démocratique doit-il tolérer de former des médecins dont le comportement est élitiste à l’égard des citoyens ?" 

"Le paiement à l’acte est-il le meilleur moyen d’assurer une rémunération suffisante aux médecins qui soignent ? Est-il acceptable que les revenus d’un médecin augmentent avec sa capacité à choisir les patients qu’il reçoit – ou les revenus des patients qui le choisissent ?"

"Le savoir et le savoir-faire médicaux appartiennent-ils aux médecins ? Quelle obligation morale – et sociale - ont-ils de les partager ?"

"A qui appartient le système de santé d’un pays ? A une toute petite partie de ceux qui y travaillent ou à l’ensemble de la population ?" 






Marc Zaffran/Martin Winckler



samedi 24 septembre 2016

Histoire du combat pour le droit à l'IVG - par Mathilde Larrère, historienne

Mathilde Larrère (@LarrereMathilde sur Twitter), historienne des révolutions et de la citoyenneté à l'université Paris-Est a publié le 24 septembre un "fil" twitter qui raconte rien moins que l'histoire de l'avortement en France.

Je lui ai demandé la permission de reprendre son texte en un seul long article de blog, plus facile d'accès que sur Twitter, et elle m'a très aimablement envoyé son texte.

Le voici, illustré des mêmes images, légèrement édité (pour compléter des mots raccourcis dans la version Twitter) et assorti d'un ou deux commentaires personnels, indiqués comme tels.

Merci à elle pour ce beau travail qui rafraîchira la mémoire à celles et à ceux qui s'imaginent que l'avortement a "toujours été considéré comme un crime"...

MW


***



Histoire du combat pour le droit à l'IVG


Dans l’Antiquité, le père disposait d’un droit de vie et de mort sur ces enfants, aussi l’avortement par lui consenti n’était en aucun cas considérés comme un crime.

S’il n’y consentait pas, alors c’était considéré comme un crime, mais contre le pater familias ! (1)

C’est le christianisme qui va faire de l’avortement un crime, non plus contre le mari et père, mais contre l’enfant à naitre.

Et comme à l’époque moderne, le droit civil et pénal se calquait sur le droit canon, l’Etat reprend l’interdiction de l’avortement et son association à un crime.

Quand Napoléon fait réécrire tout le droit français en 1804, il reconnaît à nouveau l’avortement comme un crime

Dont sont punissables et la femme avortée, et, surtout, l’avorteur (ou l’avorteuse)

Mais dans la pratique, pendant tout le 19e siècle, quasi pas de poursuites, et quand rarement il y en avait, on prononçait quasi toujours la relaxe pour la femme.

En effet, au 19e siècle, l’avortement n’était pas considéré comme grave mais plutôt même prévoyant !

En effet, la France du 19e siècle est  "malthusienne" : les gens limitent leur naissances, par la contraception ou l'avortement et l'État encourage cette limitation des naissances car il y voit le moyen d’assurer la prospérité de la famille et de la Nation.
Certaines municipalités offraient même des prix de tempérance aux familles pauvres ayant peu d'enfants ! 
Dans ce contexte, il était même autorisé de faire des publicités pour des boissons abortives ou pour des médecins pratiquant l’avortement. 
A noter que l’avortement thérapeutique (si la vie de la mère est en danger) est autorisé par l’Académie de médecine en 1852.

Ce qui va faire changer les choses, c’est qu’après la défaite de 1871 et plus encore après 14-18, la  baisse de la natalité en France suscite une véritable angoisse.
Les populationnistes ont peur que la France y perde de sa puissance, notamment militaire.
Dès lors, on se met de plus en plus à considérer que la limitation des naissances, et non l’avortement, sont un crime contre la Patrie
A partir de là, la répression se fait plus sévère ; la Loi de 1920 interdit toute propagande malthusienne et renforce la répression pénale contre les IVG
De plus en plus systématiquement, les jugements sont sévères. Les avorteuses font des peines de prison, les avortées payent surtout des amendes.
La législation est durcie sous Vichy, pratiquer un avortement est passible désormais de la peine de mort
Deux faiseuses d'anges seront ainsi guillotinées. Claude Chabrol rapporte cela dans un beau film : Une affaire de femmes. 





 La république restaurée en 1945 revient à la loi de 1920 : elle reste toujours aussi répressive en matière d’IVG mais s’en tient aux peines de prison
Ce qu'il faut bien voir, c'est que la plus grande pénalisation de l'avortement ne limite pas vraiment le nombre des avortements,
Mais elle oblige les femmes à avoir recours à des avortements clandestins. Et là c'est l'horreur.
Ça veut dire des angoisses quand on découvre qu'on est enceinte ; la recherche d'une faiseuse d'ange ; l'ivg dans des conditions sinistres et sans hygiène, avec des moyens de fortunes… des cintres notamment... 
Puis la fausse couche, l'hémorragie, l'hôpital où on vous traite sans la moindre considération, comme une moins que rien et curetée à vif histoire de vous punir!


Il faut lire l’Evènement d’Annie Ernaux (Gallimard) pour comprendre tout cela. 
(2) 

Ça veut dire des femmes qui en perdent leur fertilité, et d'autres qui en perdent la vie.
Ce n’est pas du tout un phénomène minoritaire. A la fin des années 60, autour d'un million d'avortement clandestin par an en France.
Ca veut dire aussi des sexualités angoissées tant la peur de tomber enceinte est présente (il n’y a pas non plus de droit à la contraception)
Le tout dans un silence assez général, faisant l'objet d'un tabou. Dans les années 60, les femmes vont se dresser contre cette situation.
Elle réclament ne cherchent pas tellement à limiter les naissances (c'est le baby boom, les Glorieuses, on a du fric dans les familles), non elles réclament le droit à choisir quand elle veulent un enfant, et quand elle n'en veulent pas.




Elles réclament le droit à une sexualité heureuse, le droit à une maternité heureuse.
Et sont défendues par nouvelle association, Maternité heureuse, qui prend le nom de Planning familial. 
Dans un premier temps, les femmes réclame surtout la contraception. Un vaste débat débouche sur la loi Neuwirth quiautorise la pilule en France.
La loi qui autorise la pilule en France est votée en 67 (mais les décrets mettront presque 5 ans à être publiés ! )


Reste qu'après Neuwirth, restait à gagner le droit à l'avortement.
Le contexte favorable à cette revendication : médicalement, il était possible de pratiquer des avortements sécurisé ; on était après mai 68, évolution des mentalités en faveur du droit des femmes, libération sexuelle…
Quelques pays voisins, moins catholiques que le notre, moins populationnistes, pratiquait l'IVG sécurisée et légale, Grande-Bretagne, Pays-Bas, Suisse. 
De facto, du fait de ce contexte, il y avait de plus en plus d'avortement illégaux (autour d'un million/an).
Avec une grande inégalité sociale, entre les femmes pauvres, contrainte au parcours de la faiseuse d'ange, et celles qui pouvaient se payer 1 voyage hors des frontières, ou un médecin qui faisait ça clandestinement mais en sécurité.
Des associations naissent pour défendre l'avortement. Ainsi le MLF (mouvement féministe radical),  qui apparait en 70. 
Mais aussi Choisir, de l'avocate Gisèle Halimi, et enfin le MLAC (Mouv pour la Libéralisation de l’avortement et de la Contraception) fondé en 72.
Le Planning familial  (qui au début était pro contraception mais contre l’IVG) rejoint les pro avortement en 72.
Le camp adverse s'organise aussi et crée l'association Laissez –les vivre, association créée en 1970, par des juristes. Avec comme conseiller scientifique, le biologiste Lejeune.
Association de catholiques intransigeants (qui s'appuie sur une encyclique du Pape de 68 "Humanae vitae" (de la vie humaine)
Dans leurs congrès, ils exhibent des fœtus de 6 mois et font résonner le bruit du cœur du bébé,
Ils comparent les partisans de l’IVG à des nazis et évoquent les "fours crématoires dans lesquels on brule des fœtus. 

Les médecins sont divisés sur la question. Mais le conseil de l’ordre des médecins est anti IVG. (3) 

Sur les médecins et l’IVG dans les années 70 je vous conseille le roman de Martin Winckler... 












Entre 1970 et 1974, le débat devient omniprésent sur la scène publique, dans la rue, dans la presse, dans les prétoires, à la télévision. En avril 71, le Nouvel Obs fait paraître une liste de 343 femmes affirmant s’être fait avorter et demande la libéralisation de l’IVG, 
liste connue sous le terme du manifeste des 343 salopes (on ne remercie pas Charlie Hebdo), parmi lesquels quelques personnalités du monde des lettres et du spectacle, et non des moindre, Beauvoir, Duras, Sagan, Deneuve, Delphine Seyrig, Jeanne Moreau...



L’impact en fut considérable. Si l’on appliquait la loi elles auraient du passer en justice, mais le ministère public choisit de ne pas les poursuivre.
Ce manifeste fut suivit (même si moins connu) d'un manifeste de 330 médecins disant avoir pratiqué des avortements (1973). 


En 72, a lieu le procès de Bobigny : procès de la jeune Marie-Claire, jeune mineure avortée avec l’aide de sa mère et de collègue, dénoncée par le père
Il est l’occasion pour l’avocate Gisèle Halami, qui se dévoue corps et âme pour le droit à l’avortement de faire le procès des lois de 1920 et suivantes.
La jeune fille est relaxée, la mère, la collègue et l’avorteuse condamnée à des peines assez faibles.


Là encore, le retentissement du procès est majeur. Il faisait la preuve que la loi répressive était caduque. La question de l’avortement est désormais au 1er plan des préoccupations de l’opinion publique qui évolue en faveur de l’IVG. 
En 1970, 22% des Français se prononçaient favorablement à l’avortement ; en 1971, ils étaient 55%.
Pendant ce temps, le MLAC organise des voyages collectifs vers la Hollande ou l’Angleterre, plusieurs fois par semaine, pour organiser des avortements, et met sur pied en France, en toute illégalité, des centres médicalisés où des médecins acceptent de pratiquer des avortements (au risque d'être condamnés).

 Sous la pression de l’opinion, les gouvernements envisagent de modifier la loi répressive de 1920. Dans un premier temps, un projet de loi autorise l'avortement si la conception résulte d’un viol ou en cas de difficulté sociale majeure. 
Très en deçà donc de ce que réclament les femmes et les associations féministes. 
Mais la mort du Président Pompidou (1974) fait qu'il n'est pas discuté. Valéry Giscard d'Estaing est élu. Il nomme Simone Veil au ministère de la santé. 
Elle dépose à la chambre une loi qui autorise toute les IVG, donc sans motif, dans un délai de 10 semaines.
Le débat fait rage à l'assemblée nationale, dans les journaux, dans la rue. 
Le débat prend des aspects moraux, voire moralisateurs. Les députés contre l’IVG brandissent la figure de la dévergondée.
L’un des arguments des pro-IVG a été de prouver, enquête socio, à l'appui que le profil type de la femme qui avait recours à l’avortement n’était pas la jeune fille dévergondée. Mais au contraire la mère de famille, mariée, avec déjà 2 voire 3 enfants, et n’en souhaitant pas un 4ème de son mari ! 
L’argument phare des pro-IVG, et de S Veil, ce qui a fait gagner, c'est le principe de réalité = il y a des avortements, mais ils sont clandestins (on estime autour d’un milllion)
Il fallait donc  légaliser pour permettre des IVG médicalisées et sécurisés afin de limiter mortalité et stérilité ; à quoi s’ajoutent des arguments de justice sociale et d’égalité entre les femmes du fait de leur inégalités dans l’accès à une IVG sécurisée.

Réécouter le discours dans lequel Simone Veil défend son projet de loi : 




Le projet est présenté au représentant de la nation le 26 nov 1974, et fait rare dans l’histoire de la Ve, l’issue du scrutin est totalement inconnue, rien n’excluant que la majorité (de droite) ne vote contre le texte du gouvernement.
Les consignes de discipline de vote, de temps de parole sont levées, ce qui va donner un débat incroyable, entièrement retransmis à la télé. 
Il y eu de tout : des débats d’une haute tenue, des propos odieux et inacceptables, des passages de cirques....
Tout ça alors que des catholiques intransigeants égrainaient des rosaires devant le Palais Bourbon, organisaient des manifestations, alors que parallèlement, le MLF manifestait en criant « Un enfant, Si je veux, Quand je veux ! »


Le 28 nov, en pleine nuit, à 3 h 40, le projet est mis au voix : il est adopté à une majorité de 284 contre 89.
Pour la première fois, le projet loi d'un gouvernement de droite était passé avec une majorité de voix qui venaient de la gauche + une partie des députés de droite
D'un coté c'est une victoire ENOOOOOOrme. L'IVG était autorisée en France. et il n'y avait pas de conditions de motifs qui limitent la possibilité d'avorter. 
C’était enfin la fin des avortements clandestins et dangereux
Mais, c'était un droit à l’IVG malgré tout contrôlé et le MLF pouvait être déçu. En effet l’IVG ne pouvait intervenir que dans les dix premières semaines. 
Il n’était pas remboursé par la sécu (mais gratuit pour les femmes sans ressources) et il fallait une autorisation parentale pour les mineures. 
Obligation était faite à la femme de suivre un entretien, pensé comme dissuasif,
où on lui proposait tout un tas de prospectus sur les aides pour les mères seules, sur l'accouchement sous X... 
Entretien suivi de 8 jours de réflexion puis d’un second entretien, ce qui risquait de faire perdre du temps au vu du délai légal. 

Les médecins pouvaient refuser de pratiquer un avortement. Les étrangères non résidentes ne pouvaient pas avorter. Enfin la loi n’était appliquée que pour 5 ans, ce qui renvoyait à un nouveau débat en 79 pour son adoption définitive.
Le débat de 79 fut à nouveau houleux, long difficile, mais on notera que l’Ordre des médecin, constatant la disparition des morts après avortement se déclara désormais en faveur de la loi.
La loi est reconduite indéfiniment, à nouveau avec une partie de la droite qui vote contre et l'appui de la gauche. 
Après l’élection de Mitterrand, les femmes obtiennent le remboursement de l'IVG (mais pas sur les comptes de la sécu, sur un budget à part). 

En 1986, le retour de la droite au pouvoir déçoit les anti avortement car Jacques Chirac dit cette fois clairement que l’on ne reviendra pas sur la loi Veil. (Il avait été contre en 79)
Dès lors privés d’appuis parlementaires (ou très minoritaire, il y a la député des Yvelines, Christine Boutin), les anti-IVG se replient sur l’extrême droite (Le FN). 
Des membres de l'extrême droite, ou des intégristes ont recours à des stratégies violentes, inspirées des USA, avec la mise sur pied de commandos anti IVG. 
Leur stratégie est mise en échec d'abord par des contre commandos, puis par la loi Neiertz (Véronique), de 1992, qui institue le délit d’entrave à l'IVG. 
Nombreuses entraves au début années 90 avec le retour de la droite.  Les carrières des médecins qui pratiquent les IVG sont freinées, les services d'IVG sous dotés, les délais d'attente trop longs, les femmes sortent des délais et sont encore obligées d'aller à l'étranger (5000/ans). 

C'est le retour de la Gauche qui va redonner un coup de pouce.  La loi Aubry Guigou  allonge en 2000 le délai à 12 semaines, délivre les mineurs de l’autorisation parentale et rend l’entretien préalable facultatif. 
Plus récemment, la loi  Vallaud-Belkacem rembourse l’IVG à 100% et sur la sécu désormais. 
Un site un site gouvernemental dédié ivg.gouv.fr est lancé et toute entrave à l’information sur l’IVG est sanctionnée. 

Enfin la loi de 2014 supprime la condition de "détresse avérée" que la loi de 1975 exigeait pour ouvrir droit à une IVG (suppression symbolique mais importante). 

On estime de nos jours que 45 % des femmes ont pratiqué au cours de leur vie une IVG.
Les difficultés actuelles tiennent aux politiques d’austérité : faute de personnel, l’attente est longue et à nouveau les femmes dépassent les délais…

Voici donc l'histoire d'un droit. Un aspect de l'histoire politique et sociale du 20e sc, un aspect de son histoire des mentalités.

Mathilde Larrère
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Notes de MW :

(2) Parmi les autres livres consacrés au sujet, citons aussi La Ventriloque (éd. des Femmes) de Claude Pujade-Renaud et Hôpital, Silence, de Nicole Malinconi (éd. de Minuit). Deux écrivains-médecins français ont également abordé la question et se sont positionnés fermement en faveur de la liberté des femmes - André Soubiran dès les années 60 dans Les Hommes en Blanc et le Journal d'une femme en blanc (Le Livre de Poche)qui fit l'objet d'un film engagé de Claude Autant-Larat en 1965 ; MW dans La Vacation (POL, 1989). 

(3) Quand on lit le site de l'Ordre aujourd'hui, on peut se demander s'il ne l'est pas toujours...